Un jour, en visite à Cherbourg, je suis à la mairie. Un homme, type d’imbéciles qui abonde dans la partie nord du pays, voit en moi un officiel ; il me demande, avec le ton important d’une proposition faite à des pèlerins de fugacement baiser les vénérables ossements d’un reliquaire : « Voulez-vous voir l’Empereur ? » Aussitôt, il lève un rideau, exhibant un grand portrait de Louis-Napoléon Bonaparte. Quelle déception ! Comment un tel succédané peut-il passer pour l’Empereur ? Et comment même le premier Empereur ne serait-il pas lui-même objet de dérision parmi un peuple éduqué, au moins par l’histoire ? Ce pays sans imagination élit des paltoquets : des Dagobert à culotte à l’endroit, des Napoléon aux petits pieds, des Louis Quatorze dégonflés, des Louis-Philippe à prétention noble, bref, des Sarkozy de tout poil et à tous crins, et en tout cas de très flamboyants guignols.
Nous l’avons bien mérité, Sarkozy ; roulant dans la farine ce peuple crédule, il lui fait sans doute voir que ce farinage n’est possible que comme une variation supplémentairement comique du pédalage dans la semoule — à lui si familier. Et s’il est désormais un lieu commun d’affirmer que le petit Napoléon hongrois s’est lourdement mépris sur la sensibilité de l’opinion à l’idée d’égalité, vieille lune française, qu’il s’est fourvoyé sur la tendance profonde des Français à vouloir couper toutes les têtes qui dépassent (et Sarko y échapperait-il, malgré sa faible stature ?), et que la vulgarité foireuse des ficelles qu’il a tirées se révèle désormais si crûment dans la lumière à présent faite que, guignolesque, cela lui vaut un retour de bâton senti, et auquel, du reste, il devait bien s’attendre. Le voici à moitié par terre, à moitié sur le dos de son Italienne, à lui consacrée comme deux monarques eurent jadis chacun son Autrichienne, l’un sa Marie-Antoinette, l’autre sa Marie-Louise, d’ailleurs proches parentes. Or, on ne voit peut-être pas assez que, par la masse de réactions qu’il suscite, Sarkozy le pitre a donné au pouvoir présidentiel un visage si neuf qu’il ne sera plus possible de l’exercer après lui comme il était d’usage de le faire dans les sommets, et que l’on ne pourra plus s’y confire dans l’hypocrite posture d’un jansénisme de façade. La farce du pouvoir vous en rajoute une couche de doré. Sarkozy pose pour la galerie. Un éclat napoléonesque nimbe sa figure ; l’énergie déboussolante qu’il prodigue remet les pendules du pays à l’heure d’une histoire où la sensation d’un décrochage devenait trop lourde pour continuer à se croire admis à jouer les champions sur le podium des civilisations : et la France n’a jamais fait que combler ses retards avec le brio de tout imitateur qui n’a pas à exposer les frais d’une recherche première. Du moment qu’un autre l’a fait en se creusant les méninges, on le refait avec une moindre mobilisation d’énergie sans s’exposer au risque de se tromper ; et il n’est pas de voie si droite, si cartésienne qui n’ait connu un préalable d’irrationnelles fulgurances, défrichage des possibles qui viabilise l’invocation d’une raison. Que l’on considère l’un de ces innombrables idiots qui sombrement s’appellent « positiviste » présenter le compas des plans sur la comète, il faut le conspuer, car il n’est en réalité qu’un vil copieur qui, écartant la masse des erreurs passées, ne saisit que les plus belles réussites et s’en croit l’auteur par une force prétendue de la providentielle Raison. L’un des plus beaux leurres du monde s’appelle la Raison. Tournant à vide, la raison de Descartes livre la saveur moisie du radotage. Et pédaler dans la semoule, s’enfoncer entre les bornes sans horizon de la raison, nous en faisons, dans ce pays, une spécialité.
Alors que tout cela continue, je suis dans un face à face avec la misère du monde. Commission de discipline, à la prison. Un homme condamné pour avoir, pendant les émeutes de novembre 2005, brûlé une voiture. Deux ans de prison, dont un an ferme. Son sursis a été révoqué pour n’avoir pas payé les sommes dues à la partie civile. Comment un homme peut-il à ce point être écrasé ? Je le défends. Les fonctionnaires de la pénitentiaire : le pouvoir exorbitant qu’ils ont sur ces hommes emprisonnés. On le fait passer devant une commission pour des peccadilles. Le pouvoir d’écraser, le pouvoir de punir. Sarkozy, c’est l’idole, haïe et adulée, de tout ce peuple d’ânes.
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Qui, parlant au nom de la liberté, pourrait interdire la critique et proscrire la satire sans trahir ce qu’il représente ? La liberté n’existe que dans la conscience de l’individu, elle n’est que dans ce pétillement de raison et de cœur qui rompt le rythme des masses, dans la puissance obstinée d’avancer quand le troupeau s’arrête. — Les sonnets que je propose, s’ils obéissent aux canons classiques d’une forme poétique emblématique, sont des œuvres tout autant poétiques que satiriques — et la ferraille, qui n’est pas un métal noble, n’en a pas moins du prix. En effet, l’on ne raille et l’on ne rimaille bien, qu’en ferraillant bien. Pourvu qu’à la fin de l’envoi l’on touche.