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Sonnets et autres

Iconoclasme

Qui, parlant au nom de la liberté, pourrait interdire la critique et proscrire la satire sans trahir ce qu’il représente ? La liberté n’existe que dans la conscience de l’individu, elle n’est que dans ce pétillement de raison et de cœur qui rompt le rythme des masses, dans la puissance obstinée d’avancer quand le troupeau s’arrête. — Les sonnets que je propose, s’ils obéissent aux canons classiques d’une forme poétique emblématique, sont des œuvres tout autant poétiques que satiriques — et la ferraille, qui n’est pas un métal noble, n’en a pas moins du prix. En effet, l’on ne raille et l’on ne rimaille bien, qu’en ferraillant bien. Pourvu qu’à la fin de l’envoi l’on touche.

Lundi 12 mai 2008

Un jour, en visite à Cherbourg, je suis à la mairie. Un homme, type d’imbéciles qui abonde dans la partie nord du pays, voit en moi un officiel ; il me demande, avec le ton important d’une proposition faite à des pèlerins de fugacement baiser les vénérables ossements d’un reliquaire : « Voulez-vous voir l’Empereur ? » Aussitôt, il lève un rideau, exhibant un grand portrait de Louis-Napoléon Bonaparte. Quelle déception ! Comment un tel succédané peut-il passer pour l’Empereur ? Et comment même le premier Empereur ne serait-il pas lui-même objet de dérision parmi un peuple éduqué, au moins par l’histoire ? Ce pays sans imagination élit des paltoquets : des Dagobert à culotte à l’endroit, des Napoléon aux petits pieds, des Louis Quatorze dégonflés, des Louis-Philippe à prétention noble, bref, des Sarkozy de tout poil et à tous crins, et en tout cas de très flamboyants guignols.

Nous l’avons bien mérité, Sarkozy ; roulant dans la farine ce peuple crédule, il lui fait sans doute voir que ce farinage n’est possible que comme une variation supplémentairement comique du pédalage dans la semoule — à lui si familier. Et s’il est désormais un lieu commun d’affirmer que le petit Napoléon hongrois s’est lourdement mépris sur la sensibilité de l’opinion à l’idée d’égalité, vieille lune française, qu’il s’est fourvoyé sur la tendance profonde des Français à vouloir couper toutes les têtes qui dépassent (et Sarko y échapperait-il, malgré sa faible stature ?), et que la vulgarité foireuse des ficelles qu’il a tirées se révèle désormais si crûment dans la lumière à présent faite que, guignolesque, cela lui vaut un retour de bâton senti, et auquel, du reste, il devait bien s’attendre. Le voici à moitié par terre, à moitié sur le dos de son Italienne, à lui consacrée comme deux monarques eurent jadis chacun son Autrichienne, l’un sa Marie-Antoinette, l’autre sa Marie-Louise, d’ailleurs proches parentes. Or, on ne voit peut-être pas assez que, par la masse de réactions qu’il suscite, Sarkozy le pitre a donné au pouvoir présidentiel un visage si neuf qu’il ne sera plus possible de l’exercer après lui comme il était d’usage de le faire dans les sommets, et que l’on ne pourra plus s’y confire dans l’hypocrite posture d’un jansénisme de façade. La farce du pouvoir vous en rajoute une couche de doré. Sarkozy pose pour la galerie. Un éclat napoléonesque nimbe sa figure ; l’énergie déboussolante qu’il prodigue remet les pendules du pays à l’heure d’une histoire où la sensation d’un décrochage devenait trop lourde pour continuer à se croire admis à jouer les champions sur le podium des civilisations : et la France n’a jamais fait que combler ses retards avec le brio de tout imitateur qui n’a pas à exposer les frais d’une recherche première. Du moment qu’un autre l’a fait en se creusant les méninges, on le refait avec une moindre mobilisation d’énergie sans s’exposer au risque de se tromper ; et il n’est pas de voie si droite, si cartésienne qui n’ait connu un préalable d’irrationnelles fulgurances, défrichage des possibles qui viabilise l’invocation d’une raison. Que l’on considère l’un de ces innombrables idiots qui sombrement s’appellent « positiviste » présenter le compas des plans sur la comète, il faut le conspuer, car il n’est en réalité qu’un vil copieur qui, écartant la masse des erreurs passées, ne saisit que les plus belles réussites et s’en croit l’auteur par une force prétendue de la providentielle Raison. L’un des plus beaux leurres du monde s’appelle la Raison. Tournant à vide, la raison de Descartes livre la saveur moisie du radotage. Et pédaler dans la semoule, s’enfoncer entre les bornes sans horizon de la raison, nous en faisons, dans ce pays, une spécialité.

Alors que tout cela continue, je suis dans un face à face avec la misère du monde. Commission de discipline, à la prison. Un homme condamné pour avoir, pendant les émeutes de novembre 2005, brûlé une voiture. Deux ans de prison, dont un an ferme. Son sursis a été révoqué pour n’avoir pas payé les sommes dues à la partie civile. Comment un homme peut-il à ce point être écrasé ? Je le défends. Les fonctionnaires de la pénitentiaire : le pouvoir exorbitant qu’ils ont sur ces hommes emprisonnés. On le fait passer devant une commission pour des peccadilles. Le pouvoir d’écraser, le pouvoir de punir. Sarkozy, c’est l’idole, haïe et adulée, de tout ce peuple d’ânes.

 

par Ferraille publié dans : ferraille
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Jeudi 24 avril 2008

En revenant chez moi, je traverse la rue pour aller à la porte de mon immeuble. Un individu de type maghrébin, traînant la savate, chemine au même instant sur le trottoir. Me voyant arriver sur lui et se croyant peut-être avisé par moi, il me jette d’abord, de biais, la tête pivotant comme un viseur, un regard appuyé qui ne se détache pas de ma personne, puis lance à mon intention, d’un ton agressif : « Qu’est-ce que t’as toi ? », comme si le croisement de mon regard avec le sien agitait en lui la part obscure d’un désir mimétique. J’approche de lui jusqu’à deux ou trois doigts de distance. Ma taille dépasse la sienne de plus d’une tête. Sous la pression de mes yeux qui se vrillent dans lui, il titube légèrement comme s’il était éméché. Il continue cependant son numéro agressif. Il me reproche maintenant de porter un costume de chez Armani, précisant qu’il en possède un lui aussi (bien qu’au présent il fût vêtu d’un pantalon de jogging miteux) ; il ajoute que ma coupe de cheveux lui inspire un mépris sans borne. Notons ici le fait qu’il sache reconnaître un costume de chez Armani, ce qui démontre un certain sens de l’élégance et du chic. Je ne sais que faire de ce qu’il soit à ce point énervé d’être autant dans la mimésis avec moi malgré, de sa part, d’aussi déplorables prestations. Suis-je le reflet du rêve qu’il fait au sujet de lui-même sans jamais l’atteindre, ou suis-je à l’image de celui qu’il crut être naguère ? (Un jour, un homme accompagné d’un enfant blond me demande l’heure ; puis il annonce que ce n’est qu’un prétexte et qu’en vérité l’enfant veut me poser une question. Cet enfant, qui parle avec un infime accent étranger, demande : « Quel est ton nom ? ») De dépit et à bout d’arguments devant les invectives plus ou moins rogommeuses de l’emmerdeur des rues, je menace d’appeler la police : je saisis mon téléphone portable et compose le 17, sans passer l’appel. Il me supplie de n’en rien faire. Il dit et redit qu’il est Marocain, comme si c’était là justifier d’une bonne raison de se tenir à l’abri de tout rapport avec la police. Je devine qu’il est mort de trouille. Je l’abandonne donc et rentre chez moi, lui adressant, depuis la porte, cet aphorisme définitif, déviation contemporaine de l’idéal de justice distributive des Anciens mâtinée d’égoïsme : « À chacun son problème ! » Ainsi, ces gens m’aiment-ils, et c’est là leur problème. Comme je suis goujat de ne pas le deviner au premier coup d’œil ! Mon problème est là.

Quelques minutes plus tard, dans la rue de nouveau, j’aperçois pour la première fois, avec curiosité et une pointe d’admiration, placé hors de sa vue, un homme que sa femme trompe avec moi, et que je ne trompe au fond moi-même que parce que je ne le connais pas en personne. M’aimerait-il s’il me croisait ?

 

par Ferraille
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Mercredi 16 avril 2008

Kosciusko-Morizet

C’est ce petit griset

Qui prise de courage

Siffle ce commérage :

 

Concours de lâcheté,

Pour l’ignoble Copé,

Concours d’inélégance,

À Borloo le vieux rance ;

 

Fillon veut illico

Une excuse bien plate !

Et donc Kosciusko

 

Lâchement se dilate,

Puis inélégamment

S’excuse platement.

 

par Ferraille
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Jeudi 10 avril 2008

Au fond si je t’aime, c’est parce que tu es limpidement aimable, si merveilleusement consacrée à la chose amoureuse : et quand mes allusions te font dire que je t’enfonce, et que je réponds alors que tu ne peux pas descendre plus bas, j’entends non pas t’accabler d’un mépris qui n’a pas le dixième du poids de tes vertus, mais jouir du fait que, sous les coups symboliques que j’assène se dégage l’essentiel de ta personne, que le cœur même est exposé lorsque la houle de mes questions défait toute posture et donne le corps à la cueillette d’amour, que ce dépouillement intellectuel fonctionne donc comme un déshabillage, la chair du fruit se montrant sous le dynamitage de l’écorce, que ta nudité apparaît enfin comme mon désir exaspéré ne fait qu’attendre de la voir, que l’effleurage te laisse dans toute ta beauté, qui n’a rien d’éclatant puisqu’elle éclaire si peu ma pénombre, la délayant sans jamais l’effacer, mais se suffit à elle-même, et qui a tout, absolument tout pour être simplement et franchement aimée ; d’avoir ainsi travaillé dans une institution revendiquée parpaillote, y arborant ostentatoirement, par coquetterie simplette, un chapelet (peut-être celui, en cristal, de ta grand-mère) en guise de parure, d’avoir été pour cela soumise à des critiques fielleuses et des jacasseries de pie, et de n’avoir sans doute rien compris à la différence existant entre protestants et catholiques, d’avoir anéanti le schisme par droite simplicité d’âme : et voilà que l’ignorance crasse triomphe définitivement des doctrines les plus obtuses !

Je pourrais dilapider de longues heures de vie à lire des romans, par exemple Le rivage des Syrtes, où l’on découvre une scène de flagellation d’un sadisme vieillot, dispensée par des argousins sur les fesses d’une jeune fille dont le cou a été glissé dans un licol accroché au mur, les jupes retroussées sur la tête, dégageant à la curiosité des châtieurs l’objet charnu et frémissant sur lequel s’applique le châtiment ; Gracq est mauvais lorsqu’il essaie de dessertir les figures humaines de la dense constellation de ses décors. Je préfère me perdre dans les mécanismes de la procédure ; comme un claveciniste cherchant dans les frottements des pages du code des sonorités comparables à celle de son instrument et se poussant jusqu’à l’hallucination sonore.

Dans ses grands principes, la justice pénale a arrêté ses progrès au moyen-âge ; les enquêtes policières ne vont presque que dans un sens, sans que jamais la contradiction que le défenseur voudra leur apporter parvienne à allumer ses contre-feux, pour endiguer la mécanique implacable de l’accusation, sauf à se payer des enquêteurs privés ; finalement, le petit-bourgeoisisme judiciaire corrompt tout. Qu’importe donc l’honnêteté intellectuelle, quand elle est intellectuellement médiocre !

 

par Ferraille
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Mercredi 9 avril 2008

Aujourd’hui, une personne que je fréquente m’a appris qu’elle est depuis onze ans sous trithérapie. « Onze ans de rab », a-t-il dit, le visage congestionné, le corps souffreteux, raidi, les jambes qui ne plient pas, collées l’une à l’autre dans une marche à petits pas de vieillard. Tout à coup, en un trait, toute l’ironie acerbe de l’homme s’explique. Dans son appartement ostentatoirement décoré de statues d’hommes nus, l’on voit, dans la vitrine d’un buffet, une armée de soldats de plomb : pas moins de quatre Napoléons se disputant le titre d’Empereur, et la grande armée en toutes ses composantes, rédemption de Waterloo et de la Bérézina ensemble, lavée de toute boue et de tout sang sous la chamarrure des uniformes et la gloriole des galons, étendards déployés. Je remarque, entre autres, une belle aigle française sur laquelle est écrit : valeur et discipline ; il donne des explications sur les hussards, les mamelouks ; je le plaisante à rebours sur « l’usurpateur ». La chambre vide de sa mère, morte il y a quelques mois ; l’ombre maternelle absente plane comme l’ombre d’un oiseau dans une cage vide ouverte. Lui, désormais, se tient crispé tel un vieillard en qui la vieillesse serait entrée comme une épée dans la chair, avec l’éclipse définitive d’une mère, et fait l’aveu de sa trithérapie pour se coller lui-même la mort sur le visage plutôt que d’être saisi subrepticement par elle sous des regards d’indifférence. Son grand chien blond affectueux, bondissant de vie, soumis aux règles d’un ordre dont le faîte désormais vacille de fatigue, obéit à ses ordres à l’image, sous l’inflexion du vent, d’un roseau qui plie avec grâce. Rapprochement de la situation avec une discussion de couloir, surprise au palais, entre deux procureurs, alors qu’une nuée de gendarmes avait paru dans les lieux : « Il ne devait pas être bien, s’il a planté sa mère ». L’un des deux magistrats, qui me connaît pour les plaidoiries que j’oppose à ses réquisitions, m’avait salué d’un « bonjour maître ! ». Et j’avais saisi la sensation, au passage, de la gourmandise complice des deux hommes, de l’émotion violente qu’ils ont toujours à remuer dans le lacis nerveux qui la compose la matière humaine. Le métier d’accusateur s’accomplit avec le même art consommé du meurtre symbolique que celui de boucher de guerre. La vérité que nous cherchons, c’est la mort qui nous cherche.

 

par Ferraille
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Jeudi 3 avril 2008

Tout ce que j’aime se meurt. La solitude s’agrippe à moi comme une mère affolée de perdre sa chair (non pas comme impossibilité d’atteindre les autres, mais comme reflux incessant vers moi-même, comme échec à s’inscrire physiquement dans le système des attractions qui domine cette ville). Dans la rue, près des locaux de l’Ordre, j’ai rencontré un ami mien, politicien, universitaire, avec un discours de politicien, une tête farcie de rêves, en état d’ébriété politique après les élections municipales, qu’il a d’ailleurs perdues, mais honorablement. Et au moment où je lui parlais, tous ces confrères qui passaient, regard en coin, comme l’a fait l’huissier du tribunal quand le journaliste de presse écrite qui assiste aux audiences est venu me serrer la main avec une familiarité inquiétante à l’observateur et gardien des audiences qu’il est. Si je suis seul, c’est parce que rien de moi ne peut s’attacher à ces gens qui forment les constellations sociales de la ville où je vis sans y être ; je passe, telle une ombre flottante, et je ne suis pas incarné, mais dissout plutôt, à peine tenant au réel. À midi, une voiture était en stationnement devant mon garage. Très énervé, j’ai brisé un essuie-glace au niveau de sa branche. Quand le propriétaire du véhicule est revenu, je me suis excusé. « Ce n’est pas une solution », m’a-t-il dit. Je lui aurais bien cassé la gueule, mais d’avoir brisé son essuie-glace, cela m’a apaisé. Cet homme qui marchait devant moi tout à l’heure, son portefeuille dans la poche arrière de son jean, relié par une chaîne au ceinturon, et ne faisant pas que sembler n’avoir aucun brin d’esprit. Tous, ils ne sont pas de là où je suis, tous, ils sont fantomatiques, grouillants dans un monde où je ne veux prendre part à rien. La dernière fois, dîner à deux chez Senderens, complètement cernés d’anglo-saxons. Nous sommes dans deux dimensions parallèles ; et quand les gens vont, sur ces trottoirs trop larges, leur éparpillement rend plus immense le grand vide qui étouffe cet endroit, et nous constatons la réduction en village de ce lieu qui ose s’appeler lui-même une ville ; dans la rue, à un coin de rue, j’ai vu une femme que j’avais connu, laide comme un pou, assise dans sa voiture, passer devant moi qui attendait de traverser, de sorte que j’hésitai ensuite à le faire, de peur qu’elle ne devine ma silhouette dans le rétroviseur. Rien de moi n’accroche à eux ; Muriel, tu es le seul être que je voie dans cette ville, et vers lequel mon cœur se porte. (Je me souviens de même de cette femme qui m’avait invitée chez elle, juste parce que je connaissais sa sœur, et qui est morte d’un cancer des poumons fulgurant : sa voix rauque de fumeuse ; ou encore de ce garçon qui faisait partie de mes fréquentations quand j’étais au lycée, mort lui aussi : il se droguait, sa voiture, de marque japonaise, qu’il conduisait avec virtuosité dans les petites rues tortueuses, à toute allure, et qui s’était fait arrêter pour je ne sais plus quoi, trafic de drogue ou incorrection routière, les menottes dans le dos, le bras tordu par un policier ; et de mon grand-père, mort pendant mes vacances à l’étranger, et à qui j’ai pensé si fort dans le train du retour, comme une prémonition de sa fin, touché d’amour pour lui comme je n’avais jamais eu conscience de l’être avant. Souvenir de la chaleur profonde, de la gentillesse infinie de tous ces êtres que la mort a emportés. N’est-on en paix qu’avec les morts ?)

 

par Ferraille
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Lundi 31 mars 2008

Chère Toi,

 

Nous nous sommes donc retrouvés assis l’un contre l’autre sur de durs rochers (et notamment sur le tien, c’est-à-dire celui que tu as élu pour t’y asseoir quand tu viens en ces lieux, que j’ai d’ailleurs ravagé en le soulevant, ce qui a fait jaillir de lui tout un flot de fourmis encolérées), au sommet d’une colline, surplombant un délicieux vallon et alentours tout un paysage mamelonné, vertigineusement vert, baigné d’un soleil d’après-midi déclinante, avec derrière nous les tours de l’abbaye que tu aimes tant et sa chapelle aux murs peints à fresque de sujets religieux, Saint-Jean le Baptiste, Vierge et Jésus, tapissés d’ex-voto, et tellement remplie de piété coruscante avec tous ses confessionnaux alignés comme des cabines de bain où l’on se déshabille l’âme ; je t’ai lu à voix haute presque un chapitre entier d’Orgueil et préjugés (Pride and Prejudice), roman de Jane Austen que tu lis à présent, après ou en même temps que Le Rouge et le Noir, pris dans ton gros sac en imitation de peau de crocodile noire, commençant à la page où tu avais arrêté de lire, sur la foi du marque-page de vieux papier, vignette pieuse d’une autre époque représentant un Jésus illuminé. Mr. Darcy et Elizabeth Bennet jouaient ce jeu absolument romantique où il ne cesse de l’aimer et elle de l’éconduire, et lui de revenir toujours à elle pour l’aimer et elle de l’en dédaigner plus encore, dans une espèce de va-et-vient des sentiments qui doit avoir quelque rapport secret avec la mécanique charnelle. Comme il est bon, ma chérie, que tu ne sois pas comme elle ; car je déteste les Benêtes.

 

 

par Ferraille
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Dimanche 30 mars 2008

Je sors de plus d’une semaine d’audiences correctionnelles qui n’en finissaient plus ; avec des magistrats donnant dans la plus théâtrale, la plus sermonneuse démonstration de l’ire judiciaire : car on ne vient pas devant eux si l’on n’a pas une salissure sur soi, et quelque incorrection de comportement à se reprocher. Tel est l’objet singulier de ce tribunal : corriger sans ménager, infliger aux grains d’ivraie de la société une mouture radicale, remettre le déviant dans le rail, faire tomber sur chaque tête coupable les foudres du châtiment avec toute la gloire de châtier. Cette infliction-là, avec de grands et beaux effets, avec des pointes mauvaises d’esprit mauvais, de l’acerbité, de la moquerie corrosive, avec de la froide et brutale contemption. Encore que le théâtre n’offrît que très rarement cette exceptionnelle qualité d’effet et de si longues et prenantes séances de flagellation. Dans ma dernière journée, deux audiences se succédant, l’une aux appels correctionnels, l’autre au tribunal correctionnel, ont cumulé quatorze heures. Devant cette dernière juridiction, ce sont presque neuf heures d’audience qu’un magistrat magistral a tenu de haute main : et la main haute est, comme on le sait, celle qui dispense les gifles aux insolents et aux engeances mauvaises. On se demande d’ailleurs par quelle grâce diabolique et quelle énergie monstrueuse il a pu joindre les uns aux autres les chaînons corrompus de toutes ces affaires délictuelles ; sinon par l’habitude, par le privilège d’être quasiment le seul à se dépenser, à parler tout à la fois onctueusement et très sévèrement dans ce tribunal, menant la danse sans jamais s’épuiser. Et pour moi, qui étais de permanence, ce ne fut qu’un enchaînement de mauvaises casseroles : tout ce qui compte de peu dans le jeu du châtiment public me revint comme fardeau et je dispensai, aux éclopés de la vie, des soins de bon secours comme un hospitalier. La cour des miracles des délinquants se serrait sur les bancs, et presque chacun de mes clients comparaissant en liberté dans l’attente d’être jugé me glissa quelques mots sur l’horrible vilenie de ses frères assis au banc d’infamie, incarnant à la perfection la parabole de la poutre et de la paille. Dans les geôles, les mains entravées bien quils fussent derrière les barreaux, les détenus attendaient de passer en jugement. Un algérien en situation irrégulière, assis sur une chaise, avait les mains menottées dans le dos (on le condamna d’ailleurs à de la prison ferme pour séjour irrégulier).

Je suis si stupéfait de cette semaine d’enfer que je n’ai pas l’énergie d’en parler davantage.

par Ferraille
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Mardi 25 mars 2008

J’ai écrit une petite fable, reprenant celle de l’enfant et du maître d’école de La Fontaine (mêmes rimes sonores) que l’éditeur Léo Scheer a pris comme objet de commentaire pour réfléchir, sur son blog, sur la question de la « modération » des échanges dans la blogosphère. Le « ton » de ma fable est le suivant : je suis plus sensible aux attaques contre la culture, les savants et les intellectuels qu’aux pesanteurs de la pédanterie. La fable de La Fontaine montre un maître d’école tirer d’affaire un jeune enfant, en le conspuant de morale. Mais il est néanmoins celui qui tire l’enfant d’embûche. Ne laissons pas nos valises de morale sur la rive, parce quelles entraveraient prétendument lenfant dans son développement moral. Car, à la fin, de cet appauvrissement culturel, nous en sommes exsangues.

 

Tant Léo Scheer veut le faire savoir,

Qu’il nous abreuve avec du La Fontaine,

Comme le Sot qui s’est fait le devoir

De moraliser l’enfant dans la gêne.

Mais cet enfant-là quasiment creva

Tombé d’un bord à-pic avec un ah !

Mis hors de l’eau dans un arbre il racole

Un vieux passant à qui la mort se colle ;

L’enfant lui crie : Eh vieux, j’ai plus de prix

Que ta cervelle et tes vieux os pourris !

Cet homme alors jamais ne le méprise

Autant que lui fulmine son besoin

D’être tiré de la fatale emprise

De cette mort qui prend de lui ce soin.

Voyez-vous donc où se trouve la faille

De cette fable où le verbe se raille ?

Car le vieil homme n’est pas pris en tort

D’abandonner cet enfant à son sort.

La question est celle de l’enfance

Où l’on est pris dans le fleuve grondant

Des mots dont on ignorait l’existence.

Comme le bien-parler est emmerdant

À tout poussin poussant la vétérance,

Il voudrait bien, ce surgeon, pour nager

Dans le grand fleuve de la langue,

De la mémoire des mots s’alléger.

Et par cela se rendre exsangue.

 

par Ferraille communauté : Litterature
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Lundi 24 mars 2008

Mon cœur est à l’amarre de Muriel,

Mais ma solide solitude n’est pas brisée,

Car c’est mon cœur faible qui se brise

D’être ainsi enchaîné.

 

Précieuse amie à qui le prix

De mes cadeaux n’exprime pas

Combien ma vie est sans valeur,

Si je n’ai pas ta bouche à embrasser.

 

Et ta songerie de peintre

Qui fait des portraits d’enfant

Et de vieille femme


Devrait puiser ses couleurs

Dans les débris

De mon cœur.

 

par Ferraille communauté : L'âme du poète
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